Intelligence artificielle
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Cours sur l’IA
Tout d’abord, je partage cet excellent cours ↱ de Patrick Winston ↱ sur MIT OpenCourseWare, pour mieux comprendre comment fonctionne l’IA :
De l’intégration symbolique jusqu’au deep learning, en passant par les algorithmes de tri ou la descente de gradient. Le tout, illustré par des exemples simples au tableau, à la main, puis visualisés dans son logiciel. La liste des vidéos ↱ sur Youtube.

Il y a aussi cet excellent cours ↱ de Andrew Ng ↱, l’un des fondateurs de Google Brain, de l’université de Stanford.

Début de critique de l’IA
25 février 2026
C’est un cauchemar. Noyé dans la médiocrité “upgradée”. Pire que Black Mirror.
Et désormais condamné à ce que la moindre de ses paroles soit suspectée d’être le fruit d’une IA “comme tout le monde”.
Vous n’imaginez pas l’horreur que c’est d’être accusé de l’utiliser quand vous ne le faites pas. Un sentiment d’injustice profond.
Illustration : avant l’IA, mon CV était mis en avant, car j’ai des compétences en infographie que d’autres non pas. Depuis l’IA, n’importe quel “crétin” peut se faire un CV de qualité sans avoir la moindre compétence de rédaction. Et pire, on part du principe que c’est ce que j’ai fait aussi, que c’est une IA qui a fait mon CV, “comme tout le monde”. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, c’est un nivellement par le bas. Vous imaginez, j’en viens presqu’à me demander si je ne devrais pas faire exprès d’introduire des fautes ou des “erreurs humaines” dans mes commentaires ou mes posts, de peur qu’on pense que je n’ai que copié-collé le résultat d’un prompt. C’est ridicule.
Le monde est absurde, dans sa course folle vers l’anti-sobriété et la sobriété en même temps, pousssé par des pouvoirs qui confondent innovation et progrès, appels à investissements des GAFAMs et promesses.
L’IA est un non sens. Je rappelle pour commencer Bernard Friot :
“– le libre echange est “une imposture”. Le “libre” marché consiste surtout à créer de normes qui créent des monopoles. Le capital utilise le marché pour construire des monopoles. “Au contraire, l’alternative au capitalisme peut s’appuyer sur le marché, dès lors qu’il est débarrassé de sa marchandise capitaliste, c’est-à-dire de biens qui sont produits pour mettre en valeur le capital de la propriété patrimoniale de l’outil de production.”
Comme par exemple, je vous le donne en mille : l’IA.
Je ne crois pas en l’IA, elle ne fait qu’accélérer les effondrements, encore hier, seule chose que je retiens de cet article ↱ sur Science.org :
““None of this feels to me like scientists will be replaced,” El-Khadra says.”
Et je pense que c’est valable aussi pour les écrivains.
Ivan Illich apporte une manière de questionner l’IA :
Pour Illich, l’outil juste répond à trois exigences :
– il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle,
– il ne suscite ni esclaves ni maîtres,
– il élargit le rayon d’action personnel.
L’IA est-elle un outil juste au sens de Illich?
– on pourrait arguer qu’elle est génératrice d’efficience et d’autonomie, mais on pourrait arguer aussi qu’elle génère l’inverse : un emprisonnement cognitif, un système fou qui tourne sur lui-même.
– qui crée donc des esclaves, comme la voiture, mais ici pas pour se déplacer, mais pour penser, créer, écrire, synthétiser, résumer, traduire, etc. Et difficile de dire qu’il ne génère pas de maître, quand c’est un oligopole capitaliste qui entraîne en toute opacité les IA utilisées par le public. – on pourrait arguer qu’il élargit le rayon d’action personnel, mais encore une fois si c’est un rayon d’action dans un tube fermé sur ce que l’IA a appris, qui de toute façon est de la création humaine -enfin de moins en moins-… Et on peut arguer aussi qu’il diminue mon rayon d’action. N’importe qui peut produire du contenu en quantité, ce qui éclipse les contenus humains.
J’ai des centaines d’argument contre l’IA (danger pour l’esprit critique, etc.), mais un seul me paraît suffisant, et qui rend la question sans objet, peu importe que l’IA soit un outil juste ou pas : dans le monde matériel, il fait exploser la demande en énergie, énergie qui doit être réduite et utilisée pour ce qui est nécessaire. Il fait aussi, selon les vertus qu’on lui accorde, accélérer la productivité, productivité qui est précisémment la cause des effondrements écologiques. C’est donc appuyer sur l’accélérateur devant le précipice de Meadows.
Et enfin, l’IA est-elle un outil convivial? (au sens où je l’entends)
Illich explique qu’un outil n’est plus convivial quand il franchit le “second seuil” :
“le second seuil correspond au moment où l’utilité marginale de ces hyperspécialisations devient inférieure au effets collatéraux négatifs qu’elle engendre” (et pas forcément quantifiés ou quantifiables!)
Donc c’est difficile à dire, comme pour tous, car on ne sait pas comparer un “gain d’autonomie personnelle éventuel ou, un “gain de productivité” hypothétique) avec “la perte de facultés cognitives ou d’esprit critique”, “la quantité d’émissions de GES nécéssaires”, “la privation de ressources critiques pour des solutions permettant au monde d’accéder à une développement durable”, etc. (en tout cas, dans une économie non-anthropologique)
Bref, beaucoup de choses qui s’entremêlent. Et d’autres à creuser. PS : Une économie anthropologique est basée sur le temps (incompressible) de travail, et les flux de matières et d’énergie. Les flux monétaires ne sont que des flux intermédiaires qui sont aveugles aux limites planétaires.
Ah oui, dernier truc : L’IA, parmi d’autres technologies (conquête spatiale, transhumanisme…), pourrait être la poursuite d’un trauma (le trauma de Pandore, justement?)
James Hillman :
“Lorsque la vision du monde dominante, qui donne sa cohérence à une culture donnée, se désagrège, la conscience régresse vers des réservoirs plus anciens, cherchant les sources d’une survie qui assureront aussi sa renaissance.
Notre culture offre deux voies de régression : (…) hellénisme et hébraïsme.
L’hébraïsme renforce le monothéisme de la croyance centrée sur soi. (…) De nos jours, nous suivons la voie monocentrique (…) chaque fois que nous essayons de “réformer”.” “La psyché en crise a, bien sûr, d’autres fantasmes. Les voies multiples de l’hellénisme, celle, unique, de l’hébraïsme, ne sont pas les seules issues dont dispose la psyché pour sortir de son dilemme pathologique. Il y a :
– la fuite dans le futurisme et ses technologies (aka “technosolutionnisme” et “Muskisme”)
– le recours à l’Orient et au monde intérieur
– le retour à la nature et au naturisme
– ou l’ascension et la sortie définitive dans la transcendance.
Mais ces alternatives sont moins authentiques. Elles sont simplistes, négligent notre histoire et ce que ses images exigent de nous. Ces solutions nous poussent à fuir la situation plutôt qu’à l’approfondir.“
En d’autres mots : que c’est en regardant vers les fondements de notre civilisation qu’on résoudra plutôt que fuir la situation, avec cette course insensée main dans la main de la désobriété et ses technologies et de la sobriété.
Camus dit aussi :
“La pensée révoltée ne peut donc se passer de mémoire : elle est une tension perpétuelle“ (car c’est dans notre mémoire que l’on trouve les valeurs communes revendiquées par la révolte)
Maître Bonnant dit aussi:
“La mythologie a ceci de particulier qu’elle raconte les hommes plus qu’elle ne révèle les dieux.“
Et Victor Hugo dit aussi:
“De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine,
A pour feuillage l’avenir.“

L’IA n’est qu’un attrape-nigaud, une marchandise capitaliste qui peut être limitée au secteur de la recherche. Simplement par un argument énergétique, qui se prolonge en argument humanitaire.
Les galères, ou Black Mirror (S1E2), ou Matrix, revisité avec l’IA :
What an Ad. pic.twitter.com/AJUwkmD0t1 ↱
— Shubham Mishra (@brahma_4u) February 26, 2026 ↱


Elon Musk :
D’ici 2030, presque 80% des gens auront perdu leur emploi
Jeff Bezos :
Il n’avaient pas d’argent, pas d’objectif…mais il avaient beaucoup de temps disponible
Sam Altman :
Au moins les gens travaillaient, au plus ils voulaient apparaître comme si c’était le cas
Elon Musk :
Pourquoi ne pas utiliser l’énergie des humains pour alimenter les machines qui leur ont volé leur travail?
Sam Altman :
Energym a résolu nos besoins en énergie, et votre besoin d’apparence.

Un magnifique article de Frédéric Lordon, dans Le Monde Diplomatique…encore un résumé du Journal d’un pyrophore, après celui de Johann Chapoutot ↱! Incroyable!!!
Marx va avoir raison (IA et lutte des classes) (lien vers l’article ↱ du Monde Diplomatique)
par Frédéric Lordon ↱, 2 mars 2026
(A-t-il été inspiré par le post de Vincent Verschoore ↱ du 20 janvier 2026?)
En gros, la critique insolente de la “gauche molle” et climatodénialiste de type III (à la PS) et de l’écologie libérale (à la Ecolo) de Frédéric Lordon se disperse dans le petit survol des différentes “dialectiques” qui se sont succédé depuis Marx. (surtout la 3eme et la 4eme)
On en est à la “4eme dialectique” sur l’auto-effondrement du capitalisme.
– 1ère : celle du début du XXe siècle, qui correspond à un degré critique d’organisation ouvrière, est réduite par la répression et le fascisme.
– 2ème : en sortie de 2e guerre, est anesthésiée par l’entrée dans la consommation de masse (cfr Michel Clouscard, le flegmatique, etc.)
– 3ème : couplage PIB/CO2, quotas CO2 : la logique du capitalisme est couplée aux émissions, et de façon plus large, à la destruction de l’ecosystème
– 4ème : l’IA, qui conduit à l’auto-destruction de sa “base bourgeoise dispensable”.
Un régal. lol
On croyait qu’il s’était trompé. Marx va avoir raison. Pas tout à fait comme il pensait dans le détail, mais dans l’idée générale quand même.
L’idée générale : le développement des forces productives engendre une modification des rapports de production qui les accompagnent, jusqu’au point d’une mise en contradiction insoluble dans le cadre du mode de production en place. Annonce d’une crise terminale totalement endogène puisque le capitalisme produit lui-même les tensions internes, qu’il rattrape un temps à coup de remaniements historiques, mais qu’il finit, passé un certain seuil, par ne plus pouvoir accommoder. Dans le long terme, le capitalisme creuse sa propre tombe — on appelle ça « la dialectique ».
– La première montée révolutionnaire, celle du début du XXe siècle, qui correspond à un degré critique d’organisation ouvrière, est réduite par la répression et le fascisme.
– La seconde, en sortie de 2e guerre, est anesthésiée par l’entrée dans la consommation de masse : diffusion large du niveau de développement matériel, sortie du prolétariat de l’état de misère — et l’on découvre de nouvelles armes du capitalisme qu’on n’avait pas soupçonnées : les salariés ne sont plus uniquement tenus par l’aiguillon de la faim mais par des voies sucrées autrement pernicieuses. Alors l’aliénation n’en finit plus de s’approfondir. Quelques décennies plus tard : avion, téléphone portable, réseaux sociaux, séries, dans le même temps où le capitalisme restructure en profondeur ses rapports de production après que le succès industriel du fordisme lui a fait entrevoir à nouveau le péril des masses ouvrières concentrées : automatisation, robotisation, délocalisation, précarisation, atomisation.

On pouvait — on devait — continuer à être marxiste, mais pas à croire à cette première dialectique. Il a fallu regarder ailleurs pour discerner de nouvelles potentialités de renversement endogène. Par exemple du côté de l’écocide. Le capitalisme détruit les conditions de la vie humaine sur Terre. Le lien causal ne fait pas encore l’objet d’une conscience très largement partagée ↱, mais ça viendra. Car les effets sont d’une ampleur croissante, impossibles à cacher, et rien ne stimule la production des idées comme l’aiguillon (cette fois) de l’angoisse — et le barrage du capitalisme vert, de la transition et des pistes cyclables aura du mal à l’endiguer.

Mais ça va prendre du temps. Le temps des pistes cyclables donc, celui des intellectuels retardataires et retardateurs aussi*, celui des renoncements enfin. Car il va falloir beaucoup renoncer : avion, téléphone portable, réseaux sociaux, séries, donc. Nous ne sommes pas prêts**.
Jean-Marc Jancovici explique à Léa Salamé qu’il faudra en venir à un quota de trois ou quatre vols long courrier pour toute la vie, Salamé répond que trois-quatre par an, c’est quasiment la dictature — son cerveau n’était pas prêt, n’a pas reçu l’information, ne pouvait pas la recevoir. Bien sûr, c’est Léa Salamé, c’est-à-dire comme un mètre-étalon de la bêtise journalistique, déposé à Radio-France plutôt qu’au Pavillon de Breteuil à Sèvres, mais l’idée est la même — et les conditions de conservation aussi satisfaisantes. Le problème étant ici que, pour l’heure, l’étalon donne assez bien la mesure en vigueur dans la plus grande partie de la population. Faire renoncer, mettre en rapport l’évitement de l’écocide, la nécessité vitale de renoncer et l’impératif de sortir du capitalisme : ce sera la grande tâche politique du futur (commence maintenant). Autant dire que l’issue de la course de vitesse est incertaine — il suffit de se demander ce que sont les vitesses comparées de l’écocide capitaliste et de l’idée renonçante dans les esprits. On a déjà vu des compétitions mieux engagées. Peu importe, on courra quand même, parce qu’on n’a pas le choix de ne pas courir.
* Les “trop naïfs-trop confiants, cfr Albert Jacqard (“le système ne choisit pas les meilleurs, il choisit les plus conformes” (et les plus opportunistes), ….ils pullulent, sans formation scientifique, sur LinkedIn, dans tout un écosystème de business de greenwashing autour de la “transition verte”, du “capitalisme vert”, etc. Finalement du business as usual maquillé en vert, qui maintient leurs privilèges, leur carrière, etc.
** “Aurons-nous l’énergie?” (au sens figuré, Jancovici, 2011, Revue AILouvain) + réalisme politique
C’est donc la “dialectique des quotas CO2” ou de la “corrélation revenus et poids carbone“


Dialectique de l’IA
Sauf que voilà du nouveau, du qu’on n’avait pas vu venir. L’IA, l’Intelligence artificielle. « Du lourd est en train d’arriver ». C’est Matt Shumer qui parle ↱ — créateur et patron de OthersideAI. De tous côtés, le papier est dit « viral » — il n’est pas sûr que ce soit un compliment, plutôt la suggestion qu’ayant séduit trop d’analphabètes, il perd beaucoup de sa distinction. En matière de distinction, on n’en remontrera pas aux petits marquis de Grand Continent ↱. Qui diffusent à leur tour mais en faisant les entendus*, et avec quelques commentaires d’une technicité blasée — ils en sont. Être blasé, règle n° 1 : ne pas céder aux alarmismes à grande audience, les moquer comme tels avec condescendance, laisser les paniques au vulgaire.
* “il faut prendre le train en marche”, “on n’a pas le choix”, “il faut s’adapter ou crever”, et d’autres faux dilemmes de “l’inintelligencia”.
Il faut bien avouer que dans le texte de Shumer, le vulgaire a de quoi se faire du mouron. Le vulgaire, s’entendre : du vulgaire déjà haut de gamme. Car Shumer annonce à une tranche considérable de cadres, et même des supérieurs, qu’ils vont bientôt avoir à faire leurs cartons : rendus dispensables. Il le dit de première main puisqu’il se voit lui-même déclassé par ses propres produits, en tout cas dans le registre de son activité proprement technique. C’est que désormais l’IA s’auto-engendre — s’auto-code. Gunther Teubner, un étonnant juriste et sociologue du droit allemand, avait trouvé un mot à coucher dehors pour désigner ce moment critique où un processus s’affranchit de ses conditions initiales, et notamment de ses créateurs originels, pour s’autonomiser, croître endogènement, et finir par dominer ses promoteurs mêmes : « take-off autopoïétique », dit-il. L’IA, semble-t-il, connait donc son take-off autopoïétique : elle s’écrit toute seule.
à nuancer : ça reste un cycle fermé, l’IA tourne sur elle-même, même si elle s’autocode.

Les deux paragraphes suivants continuent la liste des métiers menacés ou en train d’être remplacés par l’IA : tout le biestiaire de LinkedIn:
Programmeur donc, avocat, développeurs et conseil juridique, analystes financiers, diagnosticiens médicaux, services clients, consultants de toutes espèces, rédacteurs de notices variées, de rapports en tout genre, scénaristes, dialoguistes, paroliers, traducteurs (déjà inquiets), littérateurs de prix mondains, graphistes, musiciens, créateurs de vidéos et, pourquoi pas, réalisateurs.

Le paragraphe suivant critique la bien-pensance de la gauche, auto-complaisante:
Il y a trois décennies, Robert Reich, l’un des intellectuels en toc du clintonisme, s’extasiait au spectacle de la nouvelle « classe créative », les « manipulateurs de symboles », annonciateurs du grand mouvement de restructuration de la division internationale du travail porté par la mondialisation, qui laisserait le cambouis des fabriques aux « autres » et nous réserverait les joies du design et du blueprint. Soit le redéploiement à l’échelle mondiale de la division du travail princeps, tôt aperçue par Marx, entre travail de conception et travail d’exécution. Comment la « classe créative » n’aurait-elle pas battu des mains ? Toute sa sociologie, toutes les représentations avantageuses qu’elle se fait d’elle-même, l’y inclinaient. Et toutes les conséquences politiques s’en suivraient immanquablement. Car, sans surprise, cette classe — considérée en moyenne —, toute cette classe en ses organes, Libération, Le Monde, Télérama, France Inter/Culture, L’Obs nouveau ou pas, Arte, s’est admirée et célébrée autant qu’elle a été d’une indifférence de granit au sort des classes ouvrières, équarries, massacrées par les grandes transfusions de la mondialisation, subalternes résiduels à l’intérieur de la grande redivision du travail à l’extérieur. Dont la bourgeoisie « créative » conjurera les colères par tous les procédés du pharisaïsme et du racisme social réunis : ils sont obtus, n’ont pas compris que la mondialisation est bonne, ils sont contre l’Europe ↱, ils sont complotistes, ils sont Gilets jaunes — ils sont sales et méchants.
BOOOM!
Grande leçon matérialiste : les formes de la conscience sont données par les conditions de l’existence. Or voilà que les conditions d’existence de la bourgeoisie du Bien s’apprêtent à de grands bouleversements. Elle va savoir ce que c’est que de se retrouver du jour au lendemain renvoyée non seulement à l’inactivité mais au sentiment dissolvant de l’inutilité. Elle va connaître l’expérience qui lui indifférait au plus haut point, l’expérience des « autres » de l’intérieur, charrettes à plans sociaux, à délocalisation, à downsizing et « rationalisation » — l’expérience des dispensables. Par pans entiers, la « bourgeoisie créative », qui se croyait si importante, si centrale, et si peu concernée, est en train de devenir dispensable.

Abandonné par ses maîtres (le bloc bourgeois dispensable)
L’explosion des capacités de l’IA, l’ampleur du déclassement qui va s’en suivre, vont révolutionner le paysage de classes comme aucun marxisme arrêté sur « la classe ouvrière sujet de l’histoire » n’aurait pu l’imaginer. Pas davantage d’ailleurs qu’une sociologie politique du « peuple des réseaux » comme celle de la FI. Ça n’est ni dans l’exclusivisme ouvriériste, ni dans une nouvelle classe réticulaire que « ça » se passe — « ça » : la formation des forces de rupture. Non pas, du reste, que tout ne puisse se rejoindre dans la marmite car, oui, il reste des bastions ouvriers combatifs, et oui, il y a des ségrégés des réseaux — des forces potentielles. Mais l’essentiel est en train de se former ailleurs : dans la démolition méthodique par le capitalisme même de son propre bloc de soutien. Celui dont le caractère sociologiquement minoritaire a toujours été compensé par le caractère symboliquement majoritaire : professions « intellectuelles », ayant droit à la parole, ayant accès à l’expression publique, ayant assurance de la considération et de la sur-représentation dans l’espace des médias, tout autant celui du cinéma, qui n’a d’yeux que pour sa propre classe, n’a d’intérêt que pour ses propres vies.

Ha ben voilà, en fait il dit ce que je disais plus haut :
Or voilà que dans cette classe, sans doute composite, bientôt on ne comptera plus les jetés sur la grève. Cruauté des illusions perdues. Tous ces gens ne trouvaient rien à redire parce tout leur était aimable, tout leur semblait fait pour eux. Mieux, tout leur était promis. Promesse évidemment fausse pour bon nombre d’entre eux, cadres moyens-sup qui se vivaient en fantasme comme « en étant » — puisque telle est la vraie question de la sociologie politique : non pas « être ou ne pas être », mais « en être ou ne pas en être ». Et tant pis si « en être » est remis à un horizon tellement indéfini que la retraite sera venue avant — les fantasmes de grandeur sociale ne désarment pas, même devant les verdicts du réel, même devant les statistiques qui les vouaient dès le départ à l’échec. Force de la subjectivité individualiste : « je sais bien, mais moi j’y arriverai ». Raté mon vieux, tu n’y arriveras pas. À ceci près désormais que, là où tu pouvais couler une retraite paisible en imagination continuée, tu vas te retrouver éjecté par une machine, et tout l’environnement saura te faire éprouver très fort le sentiment de ta nullité — de ta nullité dispensable. Car il ne faut pas s’y tromper : des gisements de productivité et de cost-killing aussi colossaux, le capitalisme à dominante financière va s’y ruer comme jamais il ne s’est rué. Aveuglément, écume à la bouche.

La voilà alors la nouvelle dialectique, celle à laquelle Marx ne pouvait pas penser, plus réelle et plus prometteuse que l’autre, la dialectique du développement des forces productives tordant endogènement les rapports de production jusqu’à un point critique, mais dans sa forme contemporaine : la dialectique du bloc bourgeois dispensable.
La question reste entière de savoir qu’en faire. Bien sûr, il y a déjà tous les divergents, qui n’avaient pas attendu l’IA pour se mettre en chemin, cadres à la BPI clandestinement communistes (et pas au sens du PCF…), dégoûtés de l’entreprise, étudiants saboteurs de cérémonie de diplômes, jeunes embauchés décidés à partir, polytechniciens alternatifs, auteurices et artistes en rébellion contre les institutions de leur champ, réalisatrices antifascistes fauchées, producteurs indépendants pas plus riches mais qui tiennent la ligne. Eux savent déjà où ils sont, où ils vont, et ce qu’ils ont à faire. Mais il y a tout le reste — disons-le sans ambages : troupeau d’imbéciles politiques, bataillons du macronisme, du socialisme ou de l’écologie parisienne. Car évidemment, la plupart de ces gens n’avaient jamais éprouvé la moindre raison de réfléchir un peu puisque leur condition les en dispensait, par défaut robinets à poncifs hégémoniques caparaçonnés de certitude intellectuelle — dont le discours privé était déjà à la portée d’une IA débutante, simplement capable de compiler des grumeaux de presse mainstream. Il suffit d’avoir une conversation avec un banquier, un journaliste ou mieux encore un artiste contemporain pour éprouver le vertige du bathyscaphe dans la grande fosse des Mariannes.

Mais il y a pire : leur individualisme sans rivage, qui les rend incapables d’action collective au-delà d’un « Team building » ou d’un « Happy hour » d’« After work ». La classe ouvrière de Marx avait pour elle son unité de lieu et sa concentration en masse. Rien de tout ça n’est disponible ici. L’atomisation, qui plus est vécue comme joyeusement concurrentielle, est la condition objective de cette classe — et le passage au « pour-soi » s’annonce laborieux. En fait il n’a aucune chance de se faire tout seul. Il va falloir leur parler — pas comme ça, sans doute. Mais il va falloir leur parler — pour les sortir de leur état de légumes politiques.Il paraît qu’il faut parler aux plantes, ça les aide à grandir – enfin, c’est ce qu’on dit.

Prendre en charge un nouvel état du monde social, un affect collectif confus, mais promis à se répandre comme une marée noire, le prendre en charge pour le rendre réellement commun, puis pour le mettre en forme et le construire politiquement, c’est la tâche des organisations. On regarde le côté de l’offre, et le tour d’horizon est vite fait (ndr: en effet, trop vite fait même). Soit des partis communistes révolutionnaires, indispensables, mais à faible surface, souvent immobilisés dans une orientation, et surtout une langue, ouvriéristes, qui rendent difficile une rencontre de classe hétérogène. Soit la FI, mouvement d’importance, déjà bien ancré dans la bourgeoisie moyenne intellectuelle et culturelle, dont elle est en fait une émanation, dont elle a déjà l’habitus, dont elle partage les manières de parler. Ici une rencontre, une construction sont possibles. « Vous y avez cru ; vous vous êtes fait rouler ; ce système qui vous a fait marcher est impitoyable, nous savions que d’une manière ou d’une autre il vous viendrait dessus, voilà c’est fait ; abandonnez toute espérance – ou plutôt changez-en ! »
Frédéric Lordon