Such a pretty house
Such a pretty garden

Du ciel on la voit, cette cité, au Nord-Ouest de Charleroi, entre Courcelles et Trazegnies, à une seule rangée de maisons de la Nationale 5-8-4. Pas une cité qu’on imagine, avec de hauts immeubles, non. Une petite cité d’une dizaine de grappes de quatre ou cinq maisons alignées, juxtaposées, identiques, réparties avec un apparent souci de l’esthétique géométrique.
De petites maisonnées avec un rez et un étage disons de trois pièces chacun, chacune a son petit jardin. C’est la seule chose qui les distingue, quand on les voit de l’extérieur : la façon qu’est aménagée la parcelle de quatre mètres sur quinze. L’un laissé à moitié en friche, l’autre tondu tous les jeudi, ou bien décoré de Bouddha fétiches et fleuri. Ce mercredi après-midi, le ciel était bleu et uni. Un chien aboie sur une terrasse : un oiseau passait à son nid.
– Ouaf!
– Tu vas t’taire oui ?
– Ouaf! Ouaf!
– Tais-toi! Ah qu’tu m’énerves!
Point d’intimité en terrasse, disons comme à celles des cafés: on entend parler à voix basse comme à la table d’à côté.

C’était dans l’une de ces maisons qu’habitaient Sarah, sa fille Zoé de douze ans, et son bichon maltais blanc.
Sarah n’a pas de voiture. Pour faire ses courses, elle va à pied au magasin bon marché, deux kilomètres plus loin sur la chaussée. Ce jour-là, elle y achète des packs de bouteille d’eau, des oeufs, un pain industriel emballé dans du plastique, de la mayonnaise, des fricadelles surgelées, des chips, des boîtes de nourriture pour chien, et d’autres choses de premier prix, parfois aussi lourdes qu’un bidon de lessive.
– Maman, on peut prendre des Cornetto?
Cette fois-là elle n’a pas acheté de fruits, mais parfois elle ramène une pastèque ou un melon en cette saison. Il n’y a personne pour lui dire qu’acheter et que choisir. Elle prend c’qu’elle voit dans les rayons, les pubs et la télévision. Et le premier dimanche du mois, elles s’offrent un petit cadeau : en face du Roi du Matelas, un vrai hamburger au McDo. Elles retournent comme à l’aller en longeant la nationale, un sac à dos mauve et noir rempli sur le dos, elle râle. Un sac plein dans chaque main, sous le soleil, sous la pluie, longent la route sans témoins, sans oreilles, mère et fille.

– Zoé, vas m’ouvrir, prends les clés dans ma poche.
Quand on entre dans la maison, il y a un petit couloir où monte l’escalier vers l’étage sur la droite, une étagère avec des provisions en vrac en face, et à gauche la porte menant au salon-salle à manger qui occupe toute la profondeur de la maison, avec une baie vitrée au fond donnant sur le jardin. À gauche, l’endroit où elle passe son temps libre, le coin TV, un vieux divan deux places, recouvert de plusieurs couvertures en dentelles, au milieu de la pièce, à un mètre cinquante de la télévision, qui est dans le coin gauche. Sur le mur du fond, une série d’étagères, dont l’une vitrée, remplies de petites figurines de couleur, en plâtre ou en plastique. Certaines sont des figures chrétiennes, d’autres fantastiques, ou des personnages Disney. Il y a des Vierge Marie et des phénix partout. Il n’y a pas de poussière dessus. À droite, une table de living qui semble ne jamais être utilisée, avec au milieu une petite nappe carrée blanche en dentelle, mise de diagonale, sous un large plat foncé. Ici, des cadres à l’effigie de la Vierge, là, une tête de loup peinte sur toile. Des tiroirs en plastique pleins, quelques vêtements par-dessus, à côté un Jésus peint, par-terre quelques jouets perdus.
En haut, un peu partout près des murs dans la pièce, pendent ce qui pourrait apparaître au premier coup d’oeil comme des rubans collants de pièges à mouches, mais qui à mieux y regarder sont en réalité des bandes en papier jaune où sont écrits des proverbes en japonais, qui se déroulent de leur petite boîte rouge accrochée au plafond. Sur le même pan de mur que l’entrée au salon, l’accès vers la minuscule cuisine, derrière le petit couloir et l’escalier à l’entrée de la maison. Une machine à laver en face des taques de cuisson, à côté l’évier puis la porte vitrée vers la terrasse.

Comme à chaque fois, Sarah s’est préparée.
Zoé est en haut dans sa chambre, sans doute sur son téléphone.
Elle s’est assise sur son divan, ses choses étant faites. Sarah était une femme d’une trentaine d’années, aux cheveux bruns mi-longs, ni mince ni épaisse, toujours maquillée, et avec un visage marqué par des yeux légèrement…comme à l’état de bourgeon permanent, qui n’avait jamais pu éclore, qui avait manqué de soleil. Certaines dents sont mal mises, mais son sourire pardonne tout. Elle a mis une robe d’été blanche à petites fleurs d’été rouges, et coiffé ses cheveux, comme à chaque fois.
Elle ne voit plus ses parents. Elle a été violée dans son enfance, et entre ses dix-huit ans et ses trente ans, elle est restée avec un homme trente-cinq ans plus âgé qu’elle. Elle ne travaille plus. Femme à tout faire même si formée en rien, elle souffre au dos, sur le côté droit, suite à un coup de chaise de cet homme violent qu’elle a fui, le père indigne de sa fille. Elle ne sait plus faire certains mouvements. Elle ne sait plus travailler. Elle a mal en silence. Ca lance. Aïe. Play.

Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer
Et la Terre peut bien s’écrouler
Peu m’importe si tu m’aimes
Je me fous du monde entier


Seule, elle éduque sa fille, avec des allocations de mutuelle. La tristesse est la première chose que l’on voit en regardant ses yeux bruns noircis de mascarat. Ensuite, on voit même pire. Sarah est l’innocence que la société jette avec quelques billets. Et c’est par voie digitale qu’elle tisse de perles le vent. Aujourd’hui c’est comme un journal intime à qui venant. Tous les jours, inlassablement, c’est devenu presque normal, elle enfile délicatement ses perles au réseau social. Elle ne chante pas, elle fait semblant. Ses lèvres s’animent sans voix sur des airs d’antan, d’autrefois avec la candeur d’un enfant. Des chansons tristes et d’amour, sa main sur son coeur posée, ou des chansons gaies et joyeuses, comme on verrait, fort à l’écart des rires sincères de la foule, un clown abattu par devoir qui se grime son nez-boule. Sa bouche semble trembler parfois, comme si un mot, un vers, un son, un souvenir, une note, la chanson, lui rappelait prisonnière qu’elle est.

J’ai beau me dire qu’il faut du temps
J’ai beau l’écrire noir sur blanc
Quoique je fasse où que je sois
Rien ne t’efface je pense à toi


Et c’est ainsi par centaines, parfois plusieurs au même refrain, parfois de films tirées des scènes, apprises et répétées sans fin, et sous chacune de ces peines l’on voit un commentaire au moins : un double smiley “rire aux dents” d’une amie vraie restée fidèle, qui like depuis son écran. Elle reçoit des coeurs heureusement, et quelques autres commentaires, pour la plupart bienveillants. Ce sont comme mille échos d’un cri, d’un long cri muet qui s’enfuit s’effacer sur quelque serveur quelque part on ne sait très bien où. Elle meurt ainsi à petit feu de n’pas savoir aimer assez. Son cœur est comme un puits sans fond : elle y puise pour sa fille, mais nul ne vient y amener. De cet amour-là je veux dire, le grand amour, c’ui des chansons. Elle en déborde tout en séchant de n’en recevoir vraiment, de ne l’avoir même jamais connu, à son égard le grand absent.

Moi j’ai décidé de t’attendre
Peut-être qu’en septembre
Tu seras là


Une source intarissable, c’est ainsi, doit s’écouler. Et le filet d’eau toujours à travers terre trouve où passer, ainsi s’adonne-t-elle fidèle au rituel. Ces chansons-là sont ses prières éternelles. Leurs paroles, de sa bouche, ne sortent jamais vraiment. Plutôt rejoignent son âme directement. S’y confondent, puis vont se perdre en musique dans les datacenters numériques. Nous les gens on sait qu’on aime. L’individu seul devient fou. Nous sommes faits maillons d’une chaîne, et pas pour être seuls, à genous.

Je vais t’aimer comme on ne t’a jamais aimée
Je vais t’aimer plus loin que tes rêves ont imaginé
Je vais t’aimer, je vais t’aimer


Et ce sont ses moments de femme libérée, s’évadant, s’échappant de la réalité. Cruelle, pour se consoler avec la tristesse, partager un espoir, attendre une promesse. Comme un naufragé-né lancerait une bouteille à la mer, tous les jours, sans savoir qu’en vain toutes vont lentement, s’accumuler au loin, dérivant au courant, contre le mur de ciel.
La mer, justement, elle rêverait d’y aller avec sa fille, sa fille aussi rêverait d’y aller, mais elle n’a pas assez d’argent, le train coûte trop cher. Et là-bas, elle aurait honte de ne pas pouvoir offrir à sa fille tout ce qu’offrent à leurs enfants les autres parents. Que penserait-elle de sa mère? Elle aimerait ne plus y penser. Elle aimerait voir la mer, la vraie mer…se perdre, s’oublier, se noyer dans l’éternel reflux de l’immense gouffre salé qu’est la vie.

Sous les regards salvateurs de Marie, la Sainte bien aimée derrière son divan, dans cette maison de cité, maintenant, voici l’ange des siens abandonné. Qui mime à nouveau Marie Myriam, téléphone perché vers sa mine, ses sourires trahis par ses yeux remplis, ses yeux remplis…remplis de son âme.
Elle la sait comme tant d’autres par coeur:

Comme un enfant aux yeux de lumière
Qui voit passer au loin les oiseaux,
Comme l’oiseau bleu survolant la Terre,
Vois comme le monde, le monde est beau :

Beau le bateau dansant sur les vagues,
Ivre de vie, d’amour et de vent ;
Belle la chanson naissante des vagues,
Abandonnée au sable blanc ;

Blanc l’innocent, le sang du poète,
Qui en chantant invente l’amour,
Pour que la vie s’habille de fête
Et que la nuit se change en jour,

Jour d’une vie où l’aube se lève
Pour éveiller la ville aux yeux lourds,
Où les matins effeuillent les rêves
Pour nous donner un mond’ d’amour.

L’amour c’est toi, l’amour c’est moi,
L’oiseau c’est toi, l’enfant c’est moi.

Moi je ne suis qu’un’ fille de l’ombre
Qui voit briller l’étoile du soir,
Toi, mon étoile, qui tisse ma ronde,
Viens allumer mon soleil noir.

Noirs la misère, les hommes et la guerre
Qui croient tenir les rênes du temps ;
Pays d’amour n’a pas de frontière
Pour ceux qui ont un cœur d’enfant.

Comme un enfant aux yeux de lumière
Qui voit passer au loin les oiseaux,
Comme l’oiseau bleu survolant la terre,
Nous trouverons ce monde d’amour.

L’amour c’est toi, l’amour c’est moi.
L’oiseau c’est toi, l’enfant c’est moi.
L’oiseau c’est toi, l’enfant c’est moi.
L’oiseau c’est toi, l’enfant c’est moi


Que vois-je devant!
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