Sur la parole

Encore une leçon magistrale de maître Bonnant, sur la parole. C’est un régal riche d’enseignements.
Petit speech sur l’éloquence improvisé, lors de la finale du concours d’éloquence de 2018. 13 petites minutes denses, qui forment finalement un mini-cours introductif sur “la parole”. Mais petites tangentes aussi sur l’égalité, en tant que frein à la liberté, comme à son habitude. Camus disait, à propos de Nietzche : “Aussi bien, l’égalité des âmes devant Dieu amène, Dieu étant mort, à l’égalité tout court. Là encore, Nietzsche combat les doctrines socialistes en tant que doctrines morales.
Bonnant est un libertaire qui refuse, tout comme Camus, le nihilisme socialiste:
Maître Bonnant, lors de la “reconstitution” du procès de Rousseau, fait un véritable plaidoyer contre Rousseau ! “Je hais Rousseau!” commence-t-il, répète-t-il et argumente-t-il. “Rousseau est un psychopathe abominable!“, “Rousseau aurait fait mai 68, il serait mélenchoniste aujourd’hui!“, “Rousseau, c’est le cogito inversé : c’est je suis donc je pense“, c’est ce qui a donné le 19ème siècle, centré sur le “je”. C’est ce qui a donné le 20ème siècle aussi. Camus écrit, toujours à propos de Nietzche:
“Le temps approche où il faudra lutter pour la domination de la terre, et cette lutte sera menée au nom des principes philosophiques“. Il annonçait ainsi le XXème siècle.
Tout cela est un héritage de Rousseau. Notre société tout entière pourrait être vue comme l’implémentation (heureuse) de la pensée de Rousseau, “la pensée qui part de la chair”. (le plaidoyer de Maître Le Borgne sera encore plus magistral, une réfutation magnifiique de l’attaque ad hominem de Maître Bonnant, une réfutation de la critique de Camus tout entière!)

Quasi intégralité de ce discours sur l’éloquence:
1. Introduction
2. Sur l’importance de la parole dans la société
3. La parole, en tant que création de la pensée, davantage que comme restitution de la pensée.
4. La parole chez les grecs
4.1. Péitho : la parole comme don à l’autre, et “intrinsèquement liée” à l’erreur
4.2. La parole, comme porteuse de vérité (platoniciens) ou comme manière de persuader (sophistes)?
4.3 Pandore : la parole libère, mais emprisonne aussi (Prométhée)
5. Sur la libération/démocratisation de la parole
6. Sur le silence, comme méthode dans l’art de la parole
7. La parole comme nécessaire improvisation (et il se contredit là avec son “argumentaire” provocateur contre Rousseau : il fait jallir la pensée de la chair et des émotions, tout comme ce qu’il lui reproche)

1.
Donc, je dois vous parler de l’éloquence.
Et je devrai être éloquent en vous parlant de l’éloquence, une sorte de démonstration par l’acte, et pas par la parole.
Alors je vais essayer de vous dire deux ou trois mots qui seront des banalités.


2.
L’importance de l’éloquence dans la société, c’est ce que l’on me suggérait être le sujet.
Retenons simplement que l’éloquence, c’est l’art de persuader.
C’est une douceur, et c’est aussi une violence, faite à l’autre.
Il y a ce double aspect de l’éloquence, douceur et violence, mais dans son double aspect elle est ce par quoi on conquiert, on retient, on possède, l’autre. Dans l’ordre de l’esprit.
Et nous savons que les choses vont ainsi, lorsque l’esprit est conquis, il ruisselle et le coeur adhère et le corps s’abandonne.
Alors cette éloquence-là pourquoi est-elle essentielle dans la société?
Assez banalement parce qu’hélas, nous ne vivons pas seuls. Et parce que l’autre, là, qu’il soit un enfer ou qu’il soit ce qui nous excauce, l’autre est là, perpétuellement là, et notre condition sociologique veut que nous entreprenions ou entrettenions avec l’autre des rapports nécéssaires.
Alors la première chose qui nous guide c’est la loi et ses impératifs : ne pas nuire.
Mais ensuite, que peut-on construire avec l’autre? C’est ce que la parole permet de faire.
Je ne connais pas d’amour qui ne naisse pas de la parole. Je ne connais pas de conviction, même politique, qui ne naisse pas de la parole.


3.
La parole est-elle l’arme la plus fatale ou la plus importante que l’Homme ait inventé? Assurément.
L’Homme a commencé par penser, dans une chronologie anthropologique incertaine, et puis il s’est dit : la pensée n’est rien si je ne l’exprime pas. (ndr : et la pensée exprimée n’est rien si elle est censurée).
Et il s’est aperçu de ceci, c’est que l’expression de la pensée est encore de la pensée. Que les paroles ne sont pas là pour dire ce que l’on pense, mais pour créer la pensée elle-même. La parole est seulement expression croit-on : elle est aussi création de la pensée. La pensée devient claire quand elle trouve les mots. Tant qu’elle n’a pas trouvé les mots, elle n’est qu’une intuition aléatoire.
Alors, importance majeure de la parole et de la parole éloquente, parce qu’elle permet de penser. Et l’éloquence permet à l’autre de penser. (…)
La vie est toujours une négation de la pensée, parce que la pensée est aussi vaste que l’imaginaire ; la vie n’est jamais aussi étriquée que le réel.


4.
Mais revenons donc, à mon tour de vous raconter une anecdote.
L’autre jour, des dames grecques ont bien voulu que j’aille leur parler de l’éternel féminin dans la mythologie grecque. Parmi les personnages de l’éternel féminin dans la mythologie grecque que j’ai évoqués, il y avait Péitho et Pandore .


4.1.
Péitho, c’est une des déesse de l’éloquence. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on la trouve dans le cortège d’Aphrodite. Ce qui permet d’établir une relation particulière, à mon sens, et lourde de signification, entre l’amour et la persuasion.
Comme si la parole, quand elle persuade, est amour. Elle est donc pour l’autre. La parole est donc don, et don d’amour.
La deuxième chose, si vous croyez à la généalogie de Péitho, parce que vous considérez que la mythologie a ceci de particulier qu’elle raconte les hommes plus qu’elle ne révèle les dieux : elle est la fille d’Até , la déesse de l’erreur.

Deux observations :
– les grecs divinisaient l’erreur, et non pas comme nos contemporains seulement la vérité. Parce que les grecs, qui avaient un esprit infiniment plus vaste que le nôtre, savent que la vérité est une illusion, qu’il n’en est pas, qu’il n’y a jamais que des approches, des syndrômes, et qu’à vrai dire l’esprit scrupuleux sait qu’il n’y a pas de vérité. Mais que sa réelle raison d’être, c’est de la rechercher en sachant perpétuellement que c’est une horizon inateignable. Donc les grecs divinisent l’erreur comme la vérité.
– Péitho, la persuasion, est la fille de l’erreur. Parce que la persuasion peut aussi la faire naître.


4.2.
Alors vient là un vaste débat sur la parole. Est-ce que la parole doit être sincère? Est-ce qu’elle doit servir la vérité? Est-ce qu’il faut s’en tenir à ce que disait Caton l’ancien “vir bonus ars dicendi peritus” c’est-à-dire “un homme bon, de bien, dans l’art de parler”?
Dans cette définition de l’orateur, il faut d’abord retenir “l’homme de bien”, l’orateur devrait être honnête. Il doit donc servir, si on est cette fois-ci platoniciens contre les sophistes , la vérité. C’est l’opinion historique.
Quant à moi, et cela importe peu, j’ai davantage la vision des sophistes, que Platon haïssait -si vous lisez le Gorgias ou le Protagoras – parce que le sophiste considère que le seul but de la parole c’est de triompher. C’est donc le soutien d’une cause particulière contre l’intérêt général. Le plaideur est d’abord un individualiste. Il ignore tout du pacte social, qu’il a probablement même en horreur. Et en cela l’orateur est d’abord un subversif .
Ceci pour l’éloquence.


4.3
Et puis le second personnage que je voulais évoquer et qui me semble intéressant, c’est le personnage de Pandore. Pandore comme vous le savez était la femme d’Epiméthée , qui était le frère de Prométhée -Prométhée est aussi une grande figure de la réthorique, mais gardez à l’esprit : Prométhée libéré, mais Prométhée enchaîné. Par quoi la métaphore peut se prolonger en disant “la parole c’est à la fois ce qui enchaîne et ce qui libère”, et c’est pour ça que les anciens disaient de la parole que c’est une chaîne d’or. Est-elle brisable ou non? Mais entre celui parle et qui entend convaincre et celui qui est convaincu, quelque chose naît qui est de l’ordre du lien. Mais du lien comme on est dans les fers. Au fond la parole emprisonne. La parole qui réussit est la parole qui vous arrache à une conviction profonde, ou à l’atonie de vos pensées, qui d’une manière ou d’une autre s’approprie : elle emprisonne.
Mais la parole est aussi ce qui libère, elle libère celui qui la prononce, elle emprisonne celui à qui elle est destinée.


Le cortège d’Aphrodite pour la création de Pandore, dans “Les travaux et les jours ” de Hésiode

5.
On parle beaucoup ces temps-ci de la libération de la parole. Alors j’aimerais moi vous dire l’orateur qui exhalte le silence.
Parce que voyez-vous, la parole de tous, que nous prénonisons et que nous soutenons parce que nous sommes ne serait-ce que par défaut démocrates (“démocrate, sinon par goût l’être par défaut!” disait-il lors de la reconstitution du procès des fleurs du mal), laisse ouverte la question.
La parole de tous, c’est la parole insignifiante de chacun. Les paroles ne se valent pas. Parce que les êtres ne se valent pas. Parce que nos intelligence sont inégales. Parce que nous avons à dire est totalement différent. Si vous renoncez à hiérarchiser les êtres, alors vous ne comprenez pas quelle eszt l’utilité de la parole. Première considération.
Je suis frappé du fait qu’on donne à tout le monde la parole. Je le trouve légalement juste, constitutionnellement heureux. Superbe, comme participant de l’idéologie droitdelhomminienne, mais j’aimerais que les hommes à qui on donne la parole la tempèrent, tempèrent ce droit par le bon goût. C’est-à-dire savoir s’en abstenir. Nous sommes si nombreux à n’avoir rien à dire. Même en puisant aux tréfronds de notre psychologie intérieure, même en allant jusqu’à la profondeur des trésors, nous n’avons rien à dire. Rien à dire qui soit nouveau. Or la parole n’a d’intérêt que si elle est imprévisible. Si elle n’est jamais que la résonnance de ce que l’on est, alors l’ennui nous guette.


6.
Un mot encore sur le silence.
Vous savez qu’au 17ème siècle, un certain abbé Dinouart a écrit un livre qui s’appelle “l’art du silence “. Et cet art du silence est dans la bibliothèque de tout rhéteur. Parce que le silence ce n’est pas simplement l’esprit qui renonce ou l’esprit qui ne sait pas. C’est l’esprit qui renonce parce qu’il entend renoncer. Parce qu’il sait qu’il y a une éloquence du silence. Parce que le silence est une mise en évidence de ce que l’on vient de dire, et qui permet le prolongement de l’émotion que l’on a fait naître, ou alors être ce par quoi on annonce ce qu’on va dire, par une sorte de dramaturgie singulière. Le silence est une dramaturgie.
Découvrez le bonheur éloquent du silence. C’est ce qu’en rhétorique on appelle l’aposiopèse. C’est ce qu’en littérature on appelle la ponctuation : les trois petits points de Céline par exemple. Ce n’est pas que de la ponctuation, c’est la chose qu’il ne dit pas, et qu’il met en évidence parce qu’il ne la dit pas, c’est-à-dire le silence. Ce que retient les lèvres est à la fois une pudeur, mais souvent plus sonore que ce que les lèvres prononcent.


7.
Vous êtes probablement tous des orateurs de textes ou des orateurs de mémoire. Je crois que l’orateur écoute sa parole intérieure. Il n’y a d’orateurs qu’improvisateurs. C’est un apprentissage. C’est certainement un don premier. Mais la part de ce que l’on peut faire pour s’améliorer est immense. Parce quand vous lisez, le rythme de votre voix n’est pas le rythme de votre sensibilité. Quand vous racontez votre historie, belle ou insignifiante, par un exercice de pure mémoire, vous êtes dans le rythme de la mémorisation, vous n’êtes pas dans le rythme de l’entendement et de l’émotion de qui vous écoute.
Apprenez. Ayez cette audace singulière en disant “je porte en moi mille mondes”. Je suis fait de mes lectures, de mes rencontres, de mes maîtres, de mes réflexions pendant mes nuits intranquilles. Il n’y a pas de doute, qu’au moment où j’aurai besoin de l’idée, un serviteur, comme le disait Saint-François de Sales , de la mémoire, mais plus que de la mémoire, viendra me dire : voici les mots, voici les branches, voici les fleurs…elles sont pour eux. Merci.

En parlant de Maître Bonnant
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