Aliénation
Franchement…encore une vidéo magnifique de Le précepteur, un point de départ vers une multitude de réflexions, ça permet d’enrichir sa compréhension du monde dans lequel nous sommes.
Je ne peux que conseiller de la regarder, c’est une petite demi-heure.
Ci-dessous, la fin retranscrite (à partir de 22:45):
L’aliéné, c’est celui qui ne se pose pas la question de son aliénation, de sa propre servitude, et qui d’une certaine manière ne comprend même pas où est le problème.
C’est sans doute le plus terrible dans l’aliénation et les conséquences qu’elle peut avoir, c’est cette acceptation produite par le sentiment de normalité.
Or qu’est-ce que le sentiment de normalité? C’est l’adaptation, l’habitude. Quand une chose se répète un certain nombre de fois, ça devient une habitude, et quand une habitude se répète, elle devient la normalité.
C’est ça l’aliénation de la conscience : c’est la privation des moyens de réflexion sur sa propre condition, la privation d’avoir conscience de sa propre servitude.
À noter que dans ce schéma de l’aliénation, il n’est nul besoin de reccourir à la contrainte physique. On dit souvent qu’un totalitarisme mature, c’est un totalitarisme qui n’a pas besoin de forcer les individus, de contraindre les corps.
On a encore aujourd’hui des totalitarismes non-aboutis, qui ne sont pas encore parvenus à ce stade de l’aliénation des consciences, et dans lesquels ils est encore nécessaire de contraindre par la force, la violence, l’intimidation les individus à se comporter de telle ou telle manière.
Mais plus vous allez contraindre physiquement quelqu’un à faire quelque chose, plus vous allez lui donner des moyens de se rendre compte de sa condition de dominé.
Alors qu’en travaillant directement à la source, en faisant en sorte que la conscience de celui qui est exploité soit consentente à cette exploitation, à ce moment-là vous n’avez plus besoin de contraindre les corps. Et la situation de dominatin pourra toujours être justifiée par le consentement du dominé.
Dès lors que vous avez aliéné la conscience d’autrui à vos propres intérêts et à votre propre volonté, vous n’avez plus à craindre la révolte. Vous avez fait de votre esclave votre allié.
Sortir de l’aliénation, ça nécessite une intervention extérieure, quelle qu’elle soit.
Dans le livre de Edward Bernays, Propaganda, sous-titré “comment manipuler l’opinion en démocratie” il montre que si on veut manipuler une population, il ne faut pas la contraindre, la contredire, au contraire il faut obtenir son consentement : à la guerre, à son exploitation, aux lois.
Dans une société de la sacralisation des intérêts individuels, du point de vue de l’ingénieurie sociale, il est très facile de manipuler les consciences dans le sens des intérêts du pouvoir. Il n’y a qu’à voir l’influence de la mode, la mode étant d’abord une création économique.
L’aliénation, c’est le processus par lequel je me fais dévaliser de ma propre conscience au profit d’une autre conscience, autre conscience qui ne lutte par pour mes intérêts mais pour ses intérêts.
Le propre de l’aliénateur, c’est qu’il prétendra toujours défendre vos intérêts, savoir ce qui est bon pour vous.
Ca ne veut pas dire que toute personne qui veuille faire quelque chose de bon pour vous veuille vous aliéner, mais ça veut dire que toute personne qui veuille vous aliéner le fera toujours au nom de vos intérêts.
(Pensons aux campagnes électorales et aux slogans nazi-like “le travail pour la nation, il faut plus travailler pour financer les pensions”, et qu’en parallèle ils siphonent notre richesse collective vers des paradis fiscaux : vers leurs intérêts. Reynders, etc)
C’est en ce sens que l’aliénation est le plus puissant des processus de déshumanisation, parce qu’il repose entièrement sur la falsification de ce qui fait l’essence de l’humanité, à savoir sa conscience.
Et dans l’analyse de Marx, l’ouvrier devient plus aliéné à mesure qu’il crée de la marchandise, à mesure qu’il est investi dans le processus économique. Plus il participe activement au processus économique, c’est-à-dire à une situation dans laquelle il est objectivement exploité, et plus il est aliéné.
En psychologie, on appelle ça “l’escalade de l’engagement” : plus vous êtes engagé dans un processus, et plus il vous devient difficile de vous en retirer.
C’est logique, mais il y a quand même une différence entre avoir du mal à se désengager d’une situation et consentir à cette situation ou la considérer comme normale, voire bénéfique pour nous.
Pour illustrer cette idée, on peut penser à l’idée de “l’employé du mois”. Dans une vision marxienne c’est l’exploité qui est fier d’être exploité, d’être l’exploité du mois. C’est ça l’aliénation moderne : nous rendre fier de notre exploitation.
Dans le management moderne, le principe de l’autonomie des employés, le fait de leur confier des tâches et des responsabilités pour les impliquer dans la vie de l’entreprise, cela participe activement au processus de l’aliénation : la dépossession de notre conscience par une conscience qui a d’autres intérêts.
Et donc l’ouvrier va devenir un pur objet, un pur instrument, et plus il crée de la marchandise, autrement dit plus il produit d’effort, plus il s’implique, et plus il devient lui-même une marchandise. Et le propre d’une marchandise, c’est quelle est monnayable, interchangeable, mobilisable, jetable.
On va remplacer une travailleur qualifié mais pas assez soumis par un autre travailleur qui sera peut-être moins qualifié mais qui sera plus docile, qui sera moins regardant sur ses intérêts.
Et ce faisant, on élimine de la grande machine économique les éléments perturbateurs. On élimine tout ce qui pourrait faire croître les germes de la conscience dans un système de plus en plus automatisé, où l’intelligence est devenue le contraire de la pensée.
Nous sommes tous encore, individuellement et collectivement, les dépositaires de la conscience humaine sur Terre. Et si la lutte pour la conscience précède toutes les autres luttes, si c’est la seule qui nous est impardonnable de ne pas mener, n’oublions pas qu’il s’agit d’abord d’une lutte contre nous-même. Une lutte contre ce qui nous empêche d’y voir clair, contre ce qui, en nous, joue contre nous.
